Une femme pour l’art des fous

D’une plume alerte et avec une habileté pour reconstituer des époques, François Rachline nous convie, avec Coupures (*), à sauter d’une époque à l’autre avec, comme fil directeur, cet art que l’on dit « celui des fous ».

Coupures, c’est l’histoire de deux femmes qui dialoguent à distance. Tout commence en 1906, près du  Lac de Constance. Promise à une carrière de chanteuse, Else Blankenhorn, 33 ans, est internée pour démence précoce. Alors, elle débute une œuvre exceptionnelle : autoportraits, paysages, et surtout billets de banque aux valeurs faciales astronomiques. Ses réalisations figurent dans une collection qui influencera les plus grands peintres du XXe siècle, de Malevitch à Picasso : celle du psychiatre Hans Prinzhorn, le premier à s’intéresser à « l’art des fous ». En 2015, dans Heidelberg, ville universitaire et haut lieu du romantisme allemand, une jeune femme part à sa recherche.

En jouant sur deux époques, en mettant en scène deux jeunes femmes que tout oppose, François Rachline redonne vie à une femme qui fut l’initiatrice de l’art brut et de l’expressionnisme. Évoquant le talent de cette artiste internée, l’auteur fait dire à un protagoniste contemplant les billets peints par elle  : « Personne n’avait voulu admettre que ses coupures témoignaient d’une extraordinaire clairvoyance, d’une anticipation exceptionnelle de ce qui se préparait dans l’Allemagne de Weimar et qui bouleversa autant l’Europe que le monde. »

En partant d’une histoire d’amour absolu assez improbable – sans doute la partie la moins surprenante du roman – l’auteur réussit une gageure : mêler l’histoire de l’art et la grande Histoire avec, en toile de fond, l’horreur du nazisme et des soubresauts qui agitèrent le XXe siècle. Et il vient rappeler fort à propos que certains dignitaires nazis ont préféré l’art des fous à l’art dit dégénéré, des Picasso et autres artistes de l’art moderne pour justifier leurs délires totalitaires. Ainsi peut-on lire ces propos du professeur Jakob van Steiger : « Cette stupidité n’empêcha par Goebbels, inversement, d’utiliser certaines pièces de la collection Prinzhorn pour prétendument établir que les fous peignaient bien mieux et de façon plus raisonnable que les soi-disant artistes d’avant-garde de l’époque. Il utilisa quelques aquarelles de facture très classique réalisées par Clemens von Oertzen ou des miniatures de Henrich Hermann Mebes, par exemple, opposées aux techniques qualifiées de barbares du mouvement moderne. Des œuvres très sages d’Elsa Blankenhorn servirent aussi dans ce sens. »

Roman à rebondissements, Coupures est aussi une histoire qui évoque avec un style certain comment un artiste peut se dévouer corps et âmes à faire surgir son univers, fut-ce au prix de (ou grâce à ?) sa santé mentale. Et l’auteur d’écrire : « Victor n’arrivait pas à s’ôter de l’esprit que certains grands artistes entrevoient, bien avant leurs contemporains, les linéaments d’un monde en voie de formation. À moins que la puissance d’une création ne traverse le temps et ne donne l’impression de vivre, avec du retard sur elle, la vision qu’elle véhiculait. »

(*) Ed. Albin Michel

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