Le monde chaotique de Lemaitre

Pierre Lemaitre met un point final à la trilogie commencée avec Au revoir là-haut. Miroir de nos peines (*) est un roman où l’auteur, décrivant le visage de la France des années 1940, retrouve sa meilleure inspiration. Entre farce et vision profondément noire de l’humanité, il signe ici un livre de belle facture.

Indéniablement, il y a des similitudes entre le monde d’Albert Dupontel et celui de Pierre Lemaitre dans ce goût singulier pour le sarcastique, la farce, une approche sombre de l’âme humaine et, en même temps (une expression que le romancier qui, n’oubliant jamais son franc parler quand il tweete, ne doit guère aimer car si macronien) une forme de tendresse avec l’humanité, et même si elle n’est guère ragoutante.

Avec Miroir de nos peines, Pierre Lemaitre retrouve, une fois encore, cette Histoire qu’il aime tant. De quoi s’agit-il ? Nous sommes en avril 1940. Louise, trente ans, court, nue, sur le boulevard du Montparnasse. Pour comprendre la scène tragique qu’elle vient de vivre, elle devra plonger dans la folie d’une période sans équivalent dans l’histoire où la France toute entière, saisie par la panique, sombre dans le chaos, faisant émerger les héros et les salauds, les menteurs et les lâches… Et quelques hommes de bonne volonté malgré tout.

Si Couleurs de l’incendie m’avait déçu après la claque de Au revoir là-haut où l’auteur montrait les coulisses d’un conflit de 14-18 quand, derrière les grandes déclarations patriotiques, se révélait un monde aux teintes grises, Miroir de nos peines captive dès la première page avec l’image de cette jeune femme qui court dans le Paris de 1940 après qu’un médecin s’est tiré une balle dans la tête dans la chambre d’hôtel où il lui avait donné rendez-vous. « Ce n’était pas une fille nue que découvrirent les passants, c’est une apparition« , note laconique le romancier avant d’entraîner le lecteur dans l’atmosphère délétère de la Drôle de guerre où la morgue militaire française va tomber comme un vulgaire château de cartes. D’une plume toujours alerte, avec le sens du détail qui fait mouche, Lemaitre décrit la panique qui s’empare des soldats bloqués dans les casemates de la ligne Maginot dont les officiers sont affolés par l’offensive allemande.

Retrouvant l’écriture qui fait le charme des grands romans du XIXe siècle  – de Dumas à Hugo en passant par un Mirbeau, pour la cruauté du réalisme –  Pierre Lemaitre fait se croiser des destins, des personnages qu’il guide, en tirant les fils de son récit tel un marionnettiste inspiré, sur les routes de France. Ainsi avec le patron de Louise, le propriétaire de la brasserie où le début du drame se noue, qui est, sans doute, une des rares figures positives du récit et qui a caché ses blessures d’amour derrière une une belle humanité. Ainsi quand il avoue à Louise  évoquant l’amour secret qu’il conçut pour sa mère: « J’était un gros, tu comprends. C’est très spécial, les gros. On adore se confier à eux, mais c’est jamais d’eux qu’on tombe amoureux. »

Et puis, Lemaitre n’est jamais aussi bon que lorsqu’il aborde , sinon les « salauds », du moins l’humanité grise qui fait notre quotidien, de ces personnes qui, par lâcheté souvent, par névroses aussi, peuvent se mal comporter.  C’est très vrai avec les deux Pieds nickelés déserteurs et pillards : Gabriel et Raoul, placés au cœur du récit.  Pour autant, Lemaitre ne  porte aucun  jugement sur leurs actes. Il est particulièrement fasciné quand il touche à ces personnages qui sont coutumiers dans l’art de changer d’identité et avec celui de Désiré (tour à tour communiquant de guerre ou prêtre), son imagination l’a bien servi et ce personnage caméléon se trouve au cœur de moments croustillants, ainsi quand il sert la messe dans un latin de cuisine, mais avec une componction certaine…

Ce qui ponctue le récit de Lemaitre, c’est son sens de l’humour, voire de l’autodérision. Il n’hésite pas ainsi à se moquer des récits de guerre, lui qui en a tant signé : « Un fait de guerre qui ne marquerait pas l’histoire militaire, mais qu’ils avaient accompli ensemble. Gabriel n’aimait pas cette idée d’une « camaraderie de guerre », on la trouvait dans tous les romans, c’était un poncif dont il n’avait pas envie d’être la victime. Il devait néanmoins constater qu’un lien entre eux s’était créé. »

Enlevé, vivant et d’une noirceur jubilatoire, Miroir de nos peines pose une question aux amateurs de littérature : que nous réserve, demain, Pierre Lemaitre ? Son style se prêterait, sans nul doute, à une saga historique où bien des coups fourrés sont permis.

(*) Ed. Albin Michel

 

 

 

 

 

 

 

 

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